Les Provinciaux Jésuites des pays de l'UE en appellent aux
Gouvernements des Quinze pour qu'ils apportent une réponse plus humaine à la détresse
des réfugiés et demandeurs d'asile. Cette Déclaration a été rendue publique
à l'occasion du 25e anniversaire de la fondation du Service Jésuite
des Réfugiés (14 nov. 1980).
Tout en admettant qu'il existe une
différence entre ceux qui fuient leur pays parce que leur vie est en danger, et
les réfugiés "économiques", les Provinciaux ajoutent cependant
qu'il est légitime d'émigrer pour échapper à la misère, et que cette
situation requiert une double réaction : l'aide à long terme en vue du développement
des pays pauvres, mais aussi l'accueil des personnes en provenance de ces pays.
Les Provinciaux précisent que cet accueil ne consiste pas seulement à renoncer
à les expulser, mais aussi à leur procurer un logement décent, une aide
sociale, l'instruction et le droit au regroupement familial.
Les Provinciaux constatent qu'en raison de leur déclin démographique,
les pays européens se rendent compte qu'une immigration est nécessaire à la
croissance de leur économie. Ils mettent toutefois en garde contre le fait que
si nos pays attirent à cette fin les meilleurs éléments, ou même vont les
recruter sur place, ils risquent de priver leurs régions d'origine des talents
qui pourraient précisément contribuer à leur développement.
La Déclaration dénonce en outre les trafics mafieux dont sont victimes
les réfugiés et les demandeurs d'asile, et dont certains gouvernements sont
les alliés objectifs en multipliant les obstacles à l'immigration : conditions
restrictives à l'obtention d'un visa, mesures dissuasives telles que détention
administrative (dont les cas tendent à se multiplier), suppression de l'aide
sociale, etc.
Les
Provinciaux attirent également l'attention sur la responsabilité des médias
lorsque ceux-ci évoquent la question de l'immigration. Si l'information est
correcte et responsable, elle peut favoriser une attitude plus humaine à l'égard
des réfugiés. Dans le cas contraire, elle est de nature à fomenter le racisme
et la xénophobie, voire même des violences dont les réfugiés sont victimes.
Il conviendrait, ajoutent les Provinciaux, que les professionnels de
l'information élaborent un code à ce sujet, en collaboration avec les
organismes spécialisés et les associations qui défendent les droits des réfugiés.
Les Provinciaux insistent enfin sur l'importance de l'éducation en ce domaine,
et préconisent l'élaboration de programme adapté à tous les niveaux de
scolarité.
Déclaration
des Provinciaux Jésuites européens
Nous avons décidé de rédiger cette Déclaration à l'occasion du 20e
anniversaire du Service Jésuite des Réfugiés, une institution fondée
dans le but spécifique de venir en aide aux réfugiés et de défendre leur
cause. Nous étions également motivés par le fait qu'il y actuellement
cinquante millions de réfugiés dans le monde, et que rien ne permet de prévoir
que ce nombre pourrait actuellement décroître. Nous prenons ici la parole
parce que nous somme conscients qu'on ne peut rester inerte face à une atteinte
aussi grave à la dignité humaine et à la solidarité mondiale. Nous nous
exprimons en cette année jubilaire 2000 parce que la conviction chrétienne qui
a suscité la fondation de notre Ordre et qui inspire encore aujourd'hui notre
action nous presse de le faire. Nous estimons aussi qu'on ne peut accepter ce
qu'il y a d'intolérable dans le contraste entre ce que notre société pourrait
mettre en œuvre si elle avait la volonté de remédier à cette situation, et
la manière dont elle prétend la gérer.
En ce domaine, l'Europe se trouve en présence d'un triple défi. Géographique :
les relations est-ouest ; culturel, face à la diversité
de nos cultures ; économico-social, en présence des disparités
entre riches et pauvres, entre Nord et Sud, entre développés et sous-développés.
De telles disparités peuvent dégénérer en conflits et en tensions, ainsi
qu'en ont témoigné tragiquement les guerres qui se sont succédées au XXe
siècle. Elles peuvent aussi susciter des élans de créativité et de fraternité.
Les grandioses réalisations culturelles qui ont marqué l'histoire de notre
continent attestent que l'homme est capable d'édifier lorsqu'il prend
conscience de sa véritable dignité.
Les
causes
Les causes de l'afflux des réfugiés sont à la fois complexes et aisées
à déterminer : guerres, haines sociales, famines et extrême pauvreté. Il est
tragique de constater, d'une part, les impressionnants progrès réalisés dans
les domaines technologique et économique, et, d'autre part, dans certaines régions
du monde, une telle accumulation de détresses.
Les
signes des temps
La situation actuelle des réfugiés comporte bien des aspects qui
justifient une attention particulière de notre part.
1.
Une exploitation éhontée. Du fait qu'on leur refuse un accès légal
à l'émigration en Europe, on ne laisse aux candidats-réfugiés d'autre
recours dans leur détresse que de se laisser exploiter par des trafiquants sans
scrupules. Plus les gouvernements prennent de mesures à l'encontre de
l'immigration clandestine, plus le recours à celle-ci devient dangereux et
financièrement exorbitant. Qu'on se souvienne de la récente découverte à
Douvres des cadavres de 58 personnes qui avaient péri asphyxiées dans un
conteneur. Il est urgent d'agir pour que des drames analogues, après une émotion
passagère, ne retombent dans l'oubli.
2.
Un défi pour l'Europe en voie d'élargissement.
Du
fait de la fermeture des frontières des pays de l'Europe des Quinze, le problème
des réfugiés s'est déplacé vers le centre et l'Est de l'Europe. La Pologne,
la Hongrie et la République tchèque connaissent actuellement un afflux de Sri
Lankais, de Soudanais et d'autres réfugiés en quête de travail, de sécurité
et surtout d'une possibilité de poursuivre leur exode jusqu'en Europe
occidentale.
3.
Conséquences de la mondialisation.
Celle-ci
a ouvert les frontières aux marchés, mais non aux personnes. Si elle favorise
les échanges d'informations, de capitaux et de marchandises, la mondialisation
tient à distance réfugiés et immigrants. Des moyens sophistiqués sont mis en
œuvre pour les exclure : conditions restrictives à l'obtention d'un visa,
mesures dissuasives telles que la détention administrative, la suppression de
l'aide sociale, des dispositions juridiques tendant à décharger les États de
leur responsabilité en ce qui concerne, par exemple, la réadmission au terme
d'un premier séjour, la protection sociale temporaire, la sécurité et le
respect des droits de l'homme dans le pays d'origine. Un des phénomènes les
plus préoccupants est la détention de plus en plus répandue des demandeurs
d'asile et des immigrants.
4.
Danger des stéréotypes médiatiques.
Les
médias doivent se rendre compte qu'ils sont susceptibles d'attiser des haines
et de donner lieu à des craintes exagérées, ce qui peut conduire à des
attitudes hostiles et malveillantes, voire à des agressions au préjudice des
immigrants. C'est notamment le cas dans les zones urbaines défavorisées, dont
les habitants peuvent, à tort, avoir l'impression que les réfugiés reçoivent
une aide de l'État au détriment des nationaux. En revanche, lorsqu'ils reflètent
une vision plus équilibrée du problème, les médias peuvent grandement
contribuer à l'intégration des réfugiés et des immigrants, ainsi que nous
avons pu le constater avec satisfaction à plusieurs reprises.
4.
Le cas des réfugiés économiques.
Il
y a certes une différence entre ceux qui fuient leur pays parce que leur vie
est en danger, et ceux qui aspirent à une vie meilleure. Il faut néanmoins
reconnaître qu'il est également légitime de vouloir échapper à une
situation endémique de pauvreté. Ceci n'exclut pas une réponse à long terme
qui consiste à promouvoir une aide économique bien orientée aux pays pauvres.
Mais on ne saurait négliger pour autant cette réponse à court terme qui
consiste à accueillir avec compassion les personnes de ces pays où règne une
extrême pauvreté.
5.
L'immigration nécessaire.
Certains
pays européens se rendent compte aujourd'hui qu'ils ont besoin d'un apport
d'immigrés pour assurer le fonctionnement de leur économie, étant donné leur
déclin démographique. Les immigrants ne devraient certes pas être considérés
pour autant comme un simple facteur de progrès économique, mais bien comme des
personnes humaines sujets de droits. D'autre part, si la croissance économique
des pays développés demeurait un pôle d'attraction pour les éléments les
plus dynamiques des pays en voie de développement, surtout si ces derniers
faisaient l'objet d'un recrutement systématique à cet effet, il s'agirait d'un
déficit humain pour les pays pauvres, ainsi privés de ressources humaines qui
pourraient grandement contribuer à leur propre croissance économique.
Perspectives
d'action
1.
Nous saluons l'engagement de l'UE en ce qui concerne l'application intégrale
de la Convention de Tampere (1951).
2.
Nous considérons que la régularisation du séjour des immigrés dans
l'UE, telle qu'elle tend à être mise en œuvre en Belgique, en Espagne, en
Italie et en France, est de nature à atténuer la situation précaire des
immigrés et des demandeurs d'asile non agréés, qui ne devraient plus être
renvoyés contre leur gré dans leur pays.
3.
L'harmonisation des politiques d'immigration et d'asile au sein de l'UE
devrait s'inspirer non seulement d'impératifs de sécurité et de justice, mais
aussi prendre en compte les exigences fondamentales de la dignité humaine.
L'accueil des immigrés ne saurait se limiter à mettre fin à leur expulsion,
mais doit inclure le droit à un logement décent, à l'aide sociale, à l'éducation
et au regroupement familial.
4.
Les médias peuvent jouer en ce domaine un rôle constructif en diffusant
une information objective et de qualité. Nous invitons avec insistance les
professionnels de l'information à élaborer une série de directives concernant
les divers aspects de l'immigration, en collaboration avec des organismes spécialisés
tels que JRS, UNHCR (Haut-commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés),
ECRE. Il est indispensable d'éviter en ce domaine toute terminologie ou mode
d'expression qui serait de nature à entretenir un climat de xénophobie.
5.
Les éducateurs ont un rôle essentiel de conscientisation à jouer vis-à-vis
des jeunes, en les aidant à adopter une attitude responsable et éclairée à
l'égard des réfugiés et des demandeurs d'asile. Nous souhaitons vivement que
des programmes spécifiques soient élaborés en ce sens à chaque niveau de
formation.
Les chiffres
En 1999, les quinze États membres de l'UE ont enregistré environ
360.000 demandes d'asile. En comparaison des cinquante millions de personnes déplacées
actuellement recensées sur la planète, ce chiffre ne représente qu'une très
modeste proportion de l'ensemble des réfugiés. Ceci nous invite à ne pas
majorer l'importance de ces demandes d'asile en Europe.
Il convient en outre de se souvenir que de nombreux Européens ont émigré
dans le passé. On estime à cinquante millions le nombre des personnes qui ont
quitté leur patrie européenne entre 1800 et 1940, dont dix-sept millions en
provenance du Royaume-Uni et d'Irlande, dix millions d'Italie, six millions et
demi d'Espagne et du Portugal et six millions d'Allemagne. Cette émigration
s'est poursuivie jusqu'aux années septante à partir de l'Espagne et de
l'Irlande.
Conclusion
Les réfugiés constituent aujourd'hui la couche la plus vulnérable de
nos populations. Ils ont quitté leur foyer, leur famille, et n'ont pu emporter
que de maigres possessions. La seule vraie richesse qui leur reste est leur
dignité en tant que personnes humaines. Il nous appartient de respecter cette
dignité, de la protéger et de la faire reconnaître. Cela ne peut que fonder
davantage notre propre dignité en tant qu'Européens, dans la mesure où nous
faisons preuve de solidarité humaine et contribuons ainsi à construire un
avenir fraternel sur notre continent.
Notre monde se trouve aujourd'hui devant un choix. Ou bien dresser des
barrières, en excluant certaines personnes et en assurant la "sécurité"
des autres ; ériger des murs toujours plus élevés à mesure que s'élève la
clameur des exclus. Ou bien contribuer à construire un ordre mondial où la
justice et la fraternité l'emportent sur toute autre considération, où notre
foi en notre commune destinée humaine puisse se concrétiser dans les
structures de la société. L'histoire nous a appris que la première de ces
options conduit à la violence et à la guerre, et la seconde à la paix et au développement.
Nous pouvons donc résumer en quatre points le sens de notre démarche :
* Nous invitons les gouvernements de nos pays à élargir plus généreusement les dispositions légales qui permettent aux personnes d'autres régions d'être accueillies en Europe en tant que demandeurs d'asile et que réfugiés socio-économiques.
* Nous demandons aux Jésuites de contribuer dans toute la mesure du possible à influencer l'opinion publique dans un sens plus favorable aux droits des migrants.
* Nous insistons auprès des professionnels de l'information pour qu'ils évitent l'usage de slogans de nature à aggraver la xénophobie.
* Nous en appelons à tous pour que
l'idéal évangélique du respect de la dignité humaine et de l'hospitalité
soit le principe directeur de la politique européenne en ce qui concerne les
migrants, les demandeurs d'asile et les réfugiés.