SERVICE ELECTRONIQUE D’INFORMATION S.J.

BUREAU DE PRESSE ET D’INFORMATION- ROME

 

LOYOLA 2000

"Coresponsable au service de la mission du Christ"

 

Le 22 septembre 2000

Discours d’ouverture du P. Général

FIDELITE CREATRICE DANS LA MISSION

Avant toute autre chose, je voudrais vous souhaiter la bienvenue à Loyola, pour cette rencontre voulue et rendue obligatoire par la 34ème CG. Il faut espérer qu'elle ne subira pas le même sort que la Congrégation des Provinciaux -une création de la 31ème CG- qui, après sa première réunion, ici même à Loyola en septembre 1990, fut supprimée par le décret 23 de la dernière CG. Mais en guise de prix de consolation, ce décret fait suivre la suppression de la Congrégation des Provinciaux de l'exigence qu'environ tous les six ans à compter de la dernière CG, le Général convoque "une réunion de tous les Provinciaux pour examiner l'état, les problèmes et les initiatives de la Compagnie universelle, ainsi que la collaboration internationale et supraprovinciale" (486).

La convocation à cette rencontre a été faite dans les limites du temps prévu par le décret. L'expression "tous les provinciaux" a été interprétée conformément à la pratique qui est adoptée pour la participation aux Congrégations générales, à savoir : tous les supérieurs majeurs et tous les modérateurs de conférences de provinciaux. Participent aussi les conseillers généraux, auxquels s'ajoute, par exception, parce que son aide est indispensable, le Secrétaire de la Compagnie, mais pas les autres officiels de la Curie ni les secrétaires sectoriels.

Cette rencontre n'a donc ni tradition, ni "formula", ni les pouvoirs législatifs d'une Congrégation. Elle est l'occasion unique, pour tous ceux qui portent le poids de la responsabilité de la Compagnie, de faire connaissance, de nouer des liens d'entraide et de collaboration apostolique, de partager leurs expériences et leurs initiatives, et surtout de renforcer les unions interprovinciales et de relancer l'effort en vue d'une plus grande efficacité apostolique au niveau supraprovincial.

A cette rencontre s'applique ce que le décret 21 de la dernière CG recommande de faire avec les provinciaux et les modérateurs : discerner "les besoins les plus grands de l'Eglise universelle" et établir des "priorités, universelles et régionales", priorités qui "devront être prises en considération lorsque les conférences et les provinces détermineront leurs propres priorités" (461).

Pour faciliter cette rencontre, et éviter de se trouver devant le vide, un "coetus praevius" a été constitué et, en étroite collaboration avec la curie généralice, a préparé un programme et mis à la disposition des participants un certain nombre de documents, portant sur des questions que nous aurons à discuter. Le programme est établi de manière à laisser de l'espace pour des rencontres, personnelles ou entre assistances, et à aboutir à la formulation de recommandations que le gouvernement central pourra faire siennes. Par ailleurs, comme il ne s'agit que d'une rencontre, la manière de procéder peut être mise en question et modifiée, sans les réserves et conditions préalables qui s'imposent dans le cas des diverses congrégations.

Fidélité créatrice

Ce n'est nullement par hasard que cette rencontre se tient à Loyola. Certes, il a paru sage d'écarter la Ville Eternelle qui, envahie par les pèlerins de l'année jubilaire, n'était pas l'endroit le plus indiqué pour offrir une hospitalité fructueuse à cette rencontre. Mais le choix de Loyola a un sens tout à fait positif pour la Compagnie: il signifie que cette rencontre, par un retour aux sources, est en quête d'un nouveau départ, d'une fidélité créatrice à l'expérience d'Ignace.

Il importe peu d'utiliser ou non le mot à la mode de "refondation": ce mot signifie seulement que la vie consacrée n'est pas appelée à répéter ce que le fondateur a fait, mais à faire ce qu'il ferait aujourd'hui, dans la fidélité à l'Esprit, en réponse aux exigences apostoliques de notre temps. A vrai dire, il y a là sans doute plus qu'une expression à la mode: l'aveu d'un malaise, parce que quelque chose ne va pas, le sentiment d'un décalage entre le désir de suivre le Christ et la manière dont est réellement vécu le patrimoine spirituel du fondateur. Nous sentons que le travail de rénovation et d'adaptation à la culture moderne est insuffisant, qu'une plus grande radicalité est nécessaire, aussi bien dans la fidélité du retour aux sources que dans l'attention aux défis du moment présent et à ce que cela exige de nous de vivre ici et maintenant l'expérience d'Ignace, notre fondateur.

Si nous voulons traduire dans le langage ignatien la passion pour Dieu et pour son royaume qui nous pousse à "retrouver avec courage l'esprit entreprenant, l'inventivité et la sainteté des fondateurs et des fondatrices, en réponse aux signes des temps qui apparaissent dans le monde actuel" (VC 37), il vaut sans doute mieux laisser de côté le mot "refondation", étant donné le caractère dynamique de la spiritualité ignatienne. L'expérience d'Ignace n'est pas, pour nous, celle d'un fondateur qui établit sa fondation sur des bases stables et durables, mais celle d'un animateur, d'un inspirateur qui nous met en route, sur un des chemins possibles vers Dieu. Si refonder veut dire "donner, redonner fondement" à la vie consacrée, alors il nous faut reconnaître que pour Ignace le fondement n'était pas une règle ou une doctrine, un organigramme ou une organisation, mais une source d'eau vive, qui, dans le discernement de l'Esprit, jaillit sans cesse à nouveau, se rafraîchit et se renouvelle, pour un plus grand service de Dieu et de son royaume d'amour.

Alors même qu'il codifie son expérience dans les Constitutions, Ignace ne peut éviter d'employer les verbes de mouvement :"nous jugeons nécessaire d'écrire des constitutions qui aident à mieux avancer, de manière conforme à notre institut, dans la voie du service divin où nous sommes entrés" (134). Notre fidélité s'inscrit dans l'expérience créatrice d'Ignace, qui est "un certain chemin vers Dieu", sur lequel Ignace veut nous voir courir (582), et notre créativité se fonde sur notre "modo de proceder", qui invite chacun de nous à "aider davantage la Compagnie à atteindre le but qu'elle recherche" (803), "afin que soient davantage servis en tout Dieu notre Seigneur et le Siège apostolique" (612).

Si donc nous voulons nous interroger sur cette fidélité créatrice (ou "refondation"), une première question se pose à nous : l'animation de la province ou de la région que le Seigneur de la vigne m'a confiée est-elle conditionnée par le maintien des oeuvres, par le bon plaisir des "Nôtres", par l'immobilisme ambiant ou le découragement rampant ? ou bien est-elle "poussée par le désir de servir" la Divine Majesté (540), en "allant de l'avant dans le service divin" (281, 424, 565) ? Cherchons-nous à faire du neuf, avec les hommes que le Seigneur nous a confiés, ou sommes-nous de bons administrateurs mais sans motion spirituelle, sans agitation des esprits (Ex.Sp.6), peu sensibles à ce qui est en train de naître dans l'Eglise et dans le monde et qui sollicite une initiative, une action créatrice de notre part ? Sans doute peut-on dire, en exagérant un peu le souci exprimé par saint Ignace, qu'il faudrait se méfier d'une province dont le provincial dit qu'elle est tranquille ou sereine: il vaut mieux que la province bouge et qu'il y ait du neuf pour une plus grande gloire de Dieu.

Saint Ignace n'a pas connu l'expression "fidélité créatrice", mais la tension apostolique qu'elle signifie définit l'identité du corps apostolique de la Compagnie, depuis ses origines jusqu'à nos jours.

Fidélité à la Compagnie

Fidélité, d'abord, au don de l'Esprit à l'Eglise dans le monde qu'est la Compagnie de Jésus. Ignace était bien conscient de cela, lorsqu'il écrivait: "la Compagnie, qui n'a pas été fondée par des moyens humains, ne peut ni se conserver ni se développer par eux" (812). Comme supérieurs majeurs, la Compagnie nous est confiée, d'une manière précise, définie, mais nous ne disposons pas de la Compagnie à notre guise ou selon nos inspirations, même les meilleures. L'obéissance que nous pouvons et devons exiger est conditionnée par notre fidélité de responsables au don de l'Esprit qu'est la Compagnie, "faisant confiance à notre Seigneur qu'elle sert" (555), désirant seulement que "sa divine et souveraine Majesté se serve de cette très petite Compagnie" (190).

Il y a bien d'autres chemins vers Dieu, bien d'autres spiritualités anciennes et nouvelles dans l'Eglise. Mais si le Seigneur nous a appelés à être "reçus dans le corps de la Compagnie" (59) -ce qui est plus qu'être admis dans une association-, la fidélité à ce corps apostolique nous interdit toutes sortes de double appartenance. Elle nous incite à explorer, à exploiter fidèlement le don de l'Esprit, en scrutant l'expérience d'Ignace et de ses premiers compagnons, en discernant comment faire fructifier aujourd'hui notre riche patrimoine spirituel, sans cesse nourri des Exercices spirituels, notre longue tradition apostolique en tant de champs d'activité et la manière de procéder qui nous est propre et qui a lancé et soutenu le dynamisme de notre vie religieuse apostolique. Tout cela ne signifie en rien nous enfermer orgueilleusement dans une sorte de "restaurationnisme" opiniâtre : il s'agit de faire porter fruit au don que l'Esprit nous a confié pour le mettre au service de l'Eglise dans le monde, par "toutes les bonnes oeuvres que, pour son plus grand service et sa plus grande louange, Dieu notre Seigneur daignera opérer par l'ensemble de la Compagnie" (114).

Tout en croyant profondément au dialogue et au partenariat, tout en rendant grâce de vivre dans une société riche de sa diversité plurielle, nous devons nous rendre à l'évidence: nous n'aurons rien à apporter à cette société, à ce dialogue, si nous ne nous laissons pas comme imbiber, dans la fidélité, du charisme ignatien. Non pour le répéter mécaniquement, mais pour le recréer, ici et maintenant, au service de l'Eglise et du monde. C'est pour cette raison qu'il nous faut insister pour que les caractéristiques du charisme ignatien marquent toute la formation, initiale et permanente, et veiller à ce que notre manière de prier et d'agir, de discerner et de gouverner reflète ce don que l'Esprit nous confie pour son Eglise dans le monde d'aujourd'hui.

Fidélité à la mission

La fidélité à la source de la vie de la Compagnie, qui est Dieu (134), nous conduit à nous poser la question : pourquoi le Seigneur a-t-il voulu susciter la Compagnie ? quelle est notre raison d'être, à laquelle il nous faut rester fidèles ? ou, plus simplement, qu'est-ce qu'être jésuite ? La 32ème CG a senti le besoin de soulever cette question, et elle a répondu: "bien que pécheur, se savoir appelé à être compagnon de Jésus comme le fut Ignace, Ignace qui implora de la Vierge Marie de le 'mettre avec son Fils' et qui vit alors le Père lui-même demander à Jésus, portant sa croix, de prendre ce pèlerin en sa compagnie" (11).

Cette référence, très heureuse et inspiratrice, à l'expérience de La Storta dit bien ce que nous sommes appelés à devenir. Pourtant, la CG ne s'en est pas contentée: elle choisit de s'engager dans la lutte pour la foi et la justice, faisant de cet engagement le point essentiel qui caractérise aujourd'hui ce que sont et font les jésuites. La Congrégation a retrouvé ensuite un mot cher à saint Ignace, dont l'expérience apostolique a donné à ce mot un sens nouveau : la mission. "Aussi le jésuite est-il essentiellement un homme envoyé en mission, mission qu'il reçoit directement du Saint Père ou des supérieurs de la Compagnie, mais qui, finalement, procède du Christ lui-même, l'envoyé du Père. C'est parce qu'il est envoyé en mission que le jésuite peut-être dit 'compagnon de Jésus'" (24).

Lorsqu'Ignace emploie le mot 'mission', il lui garde sa teneur précise. Alors qu'aujourd'hui, l'accent est mis presque exclusivement sur ceux vers lesquels on est envoyé, celui qui envoie est, pour Ignace, premier en tout. Au temps d'Ignace, le mot 'mission' n'était pas encore employé pour dire la propagation de la foi, la prédication évangélique, l'annonce de la bonne nouvelle. Lorsqu'Ignace se présente à Paul III, en 1540, il exprime son désir d'être envoyé, sa disponibilité à suivre partout le Seigneur, envoyé annoncer le royaume de Dieu, encore aujourd'hui, dans les "synagogues, les bourgs et les citadelles" (Ex.Sp.91). La dernière CG a repris le mot 'mission' d'une manière décidée, en mettant en relief les trois dimensions de cette mission : notre mission et la culture, notre mission et la justice, notre mission et le dialogue interreligieux, et en soulignant ce que nous sommes : serviteurs de la mission du Christ. Et dans son décret 26, qui résume les caractéristiques de notre manière de procéder, la CG rappelle que notre "idéal est de nous consacrer sans condition à la mission, libres de tout intérêt mondain et libres pour le service de tous", et que "notre mission consiste aussi à faire naître en d'autres le même esprit missionnaire"(558).

Il faut reconnaître que la fidélité au service de la mission du Christ, comme corps missionnaire, nous place dans une situation délicate, devant des exigences difficiles. Tout d'abord, lorsque chacun de nous élabore un projet apostolique de province, ou planifie l'avenir des oeuvres, il réfléchit naturellement à ce qu'il faut faire en tenant compte, d'une manière ou d'une autre, des possibilités qui s'offrent et des limites des ressources disponibles. Mais nous sommes poussés par la fidélité au charisme ignatien à faire des choix apostoliques en fonction du service à rendre -"le plus grand service" (623)- pour "aider les âmes à atteindre leur fin suprême et surnaturelle" (813), à "atteindre la fin ultime pour laquelle elles ont été créées" (307), "en gardant toujours devant les yeux notre fin, qui est le plus grand bien universel" (466).

Ensuite, lorsque nous voulons apprendre d'Ignace comment concrétiser ce bien plus universel, comment choisir les moyens concrets de servir la mission du Christ, nous constatons que les Constitutions gardent l'horizon constamment ouvert, et que cette ouverture débouche sur une perspective indéfinie. Ignace ne s'enferme jamais dans une seule oeuvre déterminée, ni ne se fixe à un seul endroit précis. Il laisse bien entendre qu'il a des préférences pour telle ou telle forme concrète de service. Il esquisse même une sorte de hiérarchie, où la priorité est donnée au service direct de la Parole de Dieu, pour aider les gens à rencontrer personnellement leur Seigneur, Créateur et Sauveur. Mais en dépit de ces priorités, il ne détermine pas d'avance les modalités du service de la mission du Christ, qui demeure un service tous azimuths, où la fidélité au charisme ignatien nous pousse à inventer constamment, à nous déplacer sans cesse, car il y a toujours davantage à servir.

Il serait bien utile de disposer d'une liste des formes concrètes du service de la mission du Christ, une sorte d'énumération exhaustive comme tentent parfois de le faire les projets de province. Mais la voie que nous indique Ignace est celle du choix des ministères qui résulte à la fois de la passion pour la mission du Christ, à poursuivre aujourd'hui, et de l'indifférence qui nous rend libres à l'égard de toute forme concrète de service, précisément pour pouvoir choisir celle qui, dans la situation de l'Eglise et du monde ici et maintenant, est le plus grand service. Si un projet apostolique n'est pas le fruit de cette tension, il ne guidera pas le supérieur majeur dans ses choix. Un projet exige moins, pour être fructueux, des jésuites nombreux que des hommes de réelle qualité humaine et spirituelle. Trop souvent, les projets apostoliques manquent de la vraie "indifférence" nécessaire, et cherchent à contenter presque tout le monde, maintenant ce qu'on n'ose pas sacrifier en vue d'un bien meilleur, oubliant de créer un espace de liberté de choix pour les générations qui montent, afin qu'elles puissent construire les services apostoliques que l'avenir fait déjà pressentir. C'est sans doute pourquoi quelques procureurs, lors de la Congrégation de septembre dernier, ont dit avoir l'impression que les supérieurs majeurs ne savent pas où ils vont, et cherchent refuge dans la gestion des affaires courantes, profitant des opportunités qui se présentent et renonçant à celles qui disparaissent.

Cette impression de certains procureurs, ce jugement exprimé, ne tient pas compte du fait que, dans une mission, seul celui qui envoie connaît et trace la route de l'envoyé. La fidélité consiste à nous mettre au pas de Dieu, jour après jour, avec suffisamment de vision, fruit du discernement, pour aller de l'avant, et assez de disponibilité pour changer de route lorsque le souffle de l'Esprit nous conduit où il veut et comme il veut. En tout cas, les jésuites qui nous sont confiés par le Seigneur ont droit à être envoyés en mission. Le compte de conscience annuel au supérieur majeur demeure le moment privilégié où la mission personnelle -qui ne s'identifie pas au seul travail- peut s'intégrer dans le projet apostolique de la province. Parce que tout dépend finalement de l'esprit missionnaire -au sens ignatien du terme- qui anime la province et chacun de ses membres, nous aurons à nous interroger, comme responsables autorisés, sur ce qu'il faut faire pour que la Compagnie clarifie et approfondisse, définisse et concrétise sa fidélité à l'expérience d'Ignace à La Storta, que nous avons à vivre ici et maintenant dans le service de la mission du Christ.

Créativité par le 'magis'

Ignace aurait peut-être été étonné par l'expression de "fidélité créatrice". Dans sa spiritualité du 'magis', la créativité est inscrite au coeur même de la fidélité à suivre le Seigneur toujours en route. Les Constitutions -elles-mêmes rédigées comme le parcours de l'incorporation progressive dans le corps apostolique de la Compagnie- témoignent de la sensibilité d'Ignace aux nouveaux défis, aux nouvelles exigences, aux interpellations neuves, dans la rencontre de circonstances nationales et internationales changeantes, de situations écclésiales et culturelles mouvantes. A la suite d'Ignace, "chaque fils de la Compagnie agit et réagit toujours, dans les situations les plus imprévues, d'une manière qui est, avec cohérence, ignatienne et jésuite" (CG 34, 562), parce qu'au milieu des défis et des chances également complexes du monde actuel, le jésuite découvre, en discernant les signes des temps qui sont de Dieu, une exigence apostolique de créativité. En exagérant probablement quelque peu par rapport à notre réalité vécue, mais avec une vision juste de la spiritualité ignatienne, la dernière CG affirmait :"les jésuites ne se contentent jamais du 'statu quo', du déjà connu, du déjà essayé, du déjà existant. Nous sommes sans cesse conduits à découvrir, à redéfinir le 'magis' et à y tendre. Pour nous, les frontières et les bornes ne sont pas des obstacles ou des points d'arrivée, mais de nouveaux défis à relever, de nouvelles occasions à accueillir. Oui, nôtres sont une sainte audace, une certaine agressivité apostolique dans notre manière de procéder" (561).

Voilà comment se présente, du moins en principe, la fidélité créatrice au sens ignatien. Même si tel ou tel d'entre nous, ou peut-être chacun de nous, a de la difficulté à reconnaître sa province dans cet esprit missionnaire toujours à la recherche du 'magis', cela vaut la peine, pour connaître davantage et discuter entre nous l'état d'esprit de la Compagnie, et pour retrouver, si nécessaire, ou approfondir le sens de notre mission, de mettre en relief quelques aspects de cette tension créatrice.

Créativité dans les tensions à vivre

Car si nous voulons vivre en fidélité le charisme ignatien, nous devons nous exposer à toute une série de tensions qu'Ignace a introduites dans la vie consacrée et qui la rendent féconde. Contemplation et action, disponibilité universelle et inculturation, inévitablement locale, gratuité dans la mission et biens possédés pour l'apostolat, l'Esprit qui inspire et l'Esprit qui parle par l'Eglise, discernement en commun et obéissance, solidarité avec les plus pauvres et éducation de l'élite de demain, désir d'avoir beaucoup de vocations et nombre inévitablement réduit de ceux qui répondent aux exigences de notre mission propre de jésuites. Il ne serait pas difficile d'allonger la liste de ces tensions, qui marquent et inquiètent notre vie apostolique, vie vécue dans le monde et au coeur des masses, à la manière des apôtres du Seigneur.

Nous pouvons nous rappeler avec gratitude, ici à Loyola, que tout en reconnaissant la nécessité d'une radicalité évangélique exprimée dans des ruptures avec le monde, Ignace a été appelé par l'Esprit à inaugurer une vie consacrée dont la radicalité s'exprime dans le compagnonnage avec ceux qui sont dans le monde, au nom du Seigneur qui "les aima jusqu'au bout" (Jn 13,1): "servir Dieu notre Seigneur en aidant les âmes qui sont siennes" (204), "accueillir toutes sortes de personnes pour les servir et les aider dans le Seigneur" (163). Ignace sait que cette présence au monde est un risque. Les tensions qui sous-tendent notre vie consacrée apostolique se prêtent facilement à des dichotomies, à des compromis ou à des ambiguïtés qui défigurent notre mission et la rendent inopérante. Dans l'esprit d'Ignace, la Compagnie est indissociablement un corps pour Dieu et un corps pour ceux qui sont dans le monde. Elle n'est l'un que par l'autre, et toute sa radicalité apostolique se dit dans la vigueur avec laquelle elle vit comme créatrices les tensions qui surgissent de sa fidélité à Dieu dans la fidélité à ceux qui sont dans le monde. Sa visibilité ne peut pas se fonder sur des ruptures radicales avec le monde; elle résidera dans une présence vivante, parlante et agissante, s'exposant aux angoisses et contestations de ceux et celles qui sont dans le monde, se solidarisant avec eux dans leurs joies et leurs peines, leurs espoirs et leurs misères, au nom d'un Seigneur qui les a aimés jusqu'à l'extrême d'un amour chaste, pauvre et obéissant.

C'est pour Lui et pour eux que nous supportons toutes ces tensions. Elles doivent normalement rendre fructueuses et créatrices notre vie en mission, mais elles peuvent aussi nous paralyser ou nous diviser, si nous n'osons pas nous nourrir des questions posées par le monde et des doutes éprouvés par le peuple de Dieu, et les affronter pour discerner les conduites à suivre et les choix à faire. Il nous revient de voir si, dans nos provinces et au niveau interprovincial, l'espace existe pour un discernement priant et un dialogue ouvert, pour le partage et l'échange, afin que nous puissions trouver ensemble notre chemin, à travers les tensions qui font partie de notre mission. A nous de voir aussi dans quelle mesure nous devons faire connaître les enjeux de nos délibérations à ceux qui sont dans le monde pour leur annoncer la bonne nouvelle, à temps ou à contre-temps, ou pour dénoncer l'injustice, en solidarité avec eux et pour eux.

Dans la tension globalisation-"localisation"

En cette rencontre de tous les supérieurs majeurs de la Compagnie, une tension doit nous intéresser particulièrement. Lors de sa visite en Géorgie l'an dernier, Jean-Paul II l'a présentée comme la tension qui marquera le prochain millénaire. Il s'agit de la tension entre la mondialisation en progrès et les réalités locales en danger. A plusieurs niveaux, de l'économie à la religion, le monde devient de plus en plus un "village global". Ainsi, au niveau de l'information, la globalisation nous permet de connaître rapidement ce qui se passe dans le monde, suscitant en général une réaction de solidarité mondiale. Au plan religieux, l'oecuménisme et le dialogue interreligieux deviennent quasiment inévitables, car comment l'union croissante du genre humain, qui devient humainement et divinement possible, serait-elle impossible au niveau des religions ? A travers l'immigration et l'émigration, le tourisme et les volontariats, la recherche du travail et de la modernité, l'humanité est en mouvement. Tout immobilisme, tout "groupisme" en devient anachronique. Au niveau politique, les pays se découvrent de plus en plus interdépendants, et forment des unions ou des blocs, pour faire face ensemble aux défis globaux. Le Concile de Vatican II de son côté, poussé par l'Esprit, a redécouvert l'Eglise comme une communion dans l'Esprit, qui porte la sollicitude de toutes les Eglises et s'ouvre à l'Esprit à l'oeuvre dans toute l'humanité et remplissant l'univers.

Tout en accueillant avec gratitude ce mouvement de mondialisation, comme chance de fraternité croissante, Jean-Paul II n'a pas omis d'en mettre en relief les aspects négatifs. La mondialisation comporte en soi le risque d'aller de l'avant sans respecter les cultures, les nations, les langues et aussi les personnes dans leur juste particularité. Au niveau économique spécialement, la globalisation appelle un jugement plutôt négatif, car une économie de marché devenue mondiale ne fonctionne pas pour le bien de toute l'humanité : elle vise son propre développement, rendant ainsi les riches plus riches et les pauvres encore plus pauvres. Ainsi, la mondialisation est, elle aussi, proposée à notre discernement, avec ses aspects indéniablement positifs et ses aspects dangereusement négatifs.

Saint Ignace avait une vision franchement située au niveau mondial : "le propre de notre vocation est d'aller en divers lieux et de vivre en n'importe quelle partie du monde". Parce qu'Ignace veut être aux dimensions du bien universel, qui est toujours le plus grand bien, la mission ne peut être pour lui que celle d'un corps apostolique universel, doté d'une disponibilité apostolique aux dimensions du monde entier. Même avec la responsabilité d'un endroit précis et limité de la vigne du Seigneur, nous sommes poussés par le charisme ignatien à ne pas nous enfermer dans cette particularité et à ne pas nous isoler du corps universel de la Compagnie. Nous agirons toujours, au contraire, dans la perspective d'une mission qui, prolongeant et déployant la mission du Christ, sera toujours ouverte à un rayonnement universel, à la gratuité multiforme du don que Dieu fait de lui-même à l'humanité entière, dans et par le Christ. C'est dans un tel esprit que nous aurons à renforcer les collaborations interprovinciales et la coopération supraprovinciale. Il serait regrettable que, dans cette rencontre à Loyola, nous soyons poussés seulement par la nécessité inéluctable de travailler ensemble parce que nous y sommes acculés par le manque de personnel qualifié ou la complexité des institutions. Que le renforcement ou la mise en place des structures interprovinciales ou supraprovinciales soient l'expression de notre union des coeurs et des esprits, de la solidarité et de la cohésion d'un seul corps apostolique universel, au service de l'Eglise universelle au milieu du monde.

Tension à vivre dans la collaboration entre provinces

Il y a là une tension à vivre concrètement. Il nous faut penser globalement, mais notre agir sera en fonction du terrain, des réalités locales. Nous ne pouvons pas choisir entre le global et le local: nous avons à vivre la tension entre le bien universel et le bien particulier. Mais il dépend de nous que cette tension soit destructive ou fructueuse, pour le bien de l'humanité. Saint Ignace n'a pas hésité à placer la Compagnie devant cette tension apostolique, exigeant une disponibilité universelle et ordonnant en même temps l'apprentissage de la langue et de la culture de l'endroit où le Seigneur de la vigne a envoyé son missionnaire. Selon l'esprit d'Ignace, la mondialisation ne doit pas conduire à l'uniformité, mais à l'union, à une communion dans l'Esprit où la riche et déconcertante diversité des Eglises locales, des écoles de théologie et des courants de spiritualité, des cultures et des langues, des vocations du laïcat, du clergé et de la vie consacrée fonde un événement pentecostal.

La tentation est là, nous en sommes bien conscients, de confier cette union à une administration centralisatrice, qui s'imposerait ou se substituerait à une vraie fraternité dans la mission. C'est, au contraire, notre souci de l'universel, à partir du particulier dont nous avons la charge, qui doit nous inciter à créer et développer des instances interprovinciales et supraprovinciales; et celles-ci oeuvreront à renforcer l'union, la communication mutuelle, la vision commune, la participation à des projets communs, pour l'accomplissement de la mission commune que le Seigneur nous a confiée.

Pour autant que nous évitions une structure fédérative des provinces, les Constitutions nous ouvrent largement les portes, en dépit de certaines apparences, à un élargissement des perspectives apostoliques et des modes de fonctionnement des conférences de supérieurs majeurs. Or, celles-ci auront à porter, dans le prochain millénaire, entre autres tensions ignatiennes, la tension entre la mondialisation, qui en progressant devra respecter les justes particularités, et les réalités locales, qui en défendant leurs droits devront éviter les individualismes, fondamentalismes et autres "-ismes" de ce genre. Là une mission nouvelle nous attend.

Manifestations de créativité

Puisque la CG récente demande que cette rencontre examine l'état, les problèmes et les initiatives de la Compagnie universelle (CG 34,486), je voudrais, en dernier lieu, signaler de quelles manières la fidélité créatrice se manifeste dans la Compagnie, comme aussi dans l'ensemble de la vie consacrée dont elle fait partie.

Tout d'abord, il nous faut être reconnaissants pour tout ce qui a été fait depuis des années -et qui est poursuivi encore aujourd'hui avec grand intérêt- dans le retour à nos sources, qui nous permet de nous ouvrir, comme jésuites, aux défis de l'avenir. A nous de faire connaître tout cela, à l'intérieur de la Compagnie et à tous ceux et celles qui souhaitent s'inspirer de ce "don de l'Esprit" à l'Eglise.

En second lieu, nous devons constater que règne une approche positive envers les problèmes que posent le recrutement, l'admission et la persévérance des vocations, la précarité croissante du travail institutionel, la baisse de qualité des services rendus ou attendus, la multiplication des cas de maladie ou de fatigue, de vieillissement ou d'accidents. Cette approche positive se retrouve aussi bien dans la pleine intégration de ceux qui s'offrent à la mission de la Compagnie, selon le désir d'Ignace lui-même, que dans une politique plus agressive dans la promotion des vocations: par la prière surtout, pour que le Seigneur de la vigne envoie des nouveaux ouvriers dans sa mission, et par la mise en oeuvre de l'invitation du Seigneur lui-même, "venez voir", grâce à un effort décidé pour vivre authentiquement notre vie consacrée et à l'ouverture généreuse à ce que l'Esprit nous dit à travers les attentes des générations montantes, celles des jeunes. C'est aussi cette approche positive qui se manifeste dans le désir de nous concentrer sur ce qui est l'essentiel de notre mission, tout en favorisant une large participation de ceux et celles qui ne sont pas de la Compagnie à la mission du Christ.

Nous devons aussi nous rappeler les trois dimensions créatrices de notre mission que la dernière CG a élaborées, comme autant de réponses aux appels du Saint Père, demandant une aide spécifique de notre part à l'évangélisation nouvelle. Une mission qui intègre la proximité et le service des pauvres; une mission fondée sur le dialogue, qui n'impose pas mais propose la bonne nouvelle, sous des formes à réinventer sans cesse de convivialité et de partage avec ceux qui croient autrement; une mission qui, par des démarches vivantes d'inculturation -même dans sa propre patrie- porte aujourd'hui le don du Christ, le don de l'amour créateur et rédempteur du Christ, à un monde qui a soif de Dieu même lorsqu'il marche à l'opposé de sa bonne nouvelle. A lire les rapports annuels des supérieurs majeurs, on constate que les orientations prises sont bien choisies, et soutenues, mais qu'il y a encore beaucoup d'espace pour la créativité, pour ouvrir plus radicalement encore et plus généreusement, dans notre manière de faire, à celui qui est "la vraie voie qui conduit les hommes à la vie" (Examen 101).

Un autre signe encore de créativité est l'accueil que la Compagnie a fait à l'invitation à vivre d'une manière plus missionnaire la vie de nos communautés réunies pour la mission. La fidélité créatrice au charisme ignatien ne peut pas être l'affaire d'un jésuite isolé: elle suppose une union des coeurs et des esprits incarnée dans une vie et des activités portées ensemble, en compagnons de Jésus. Et de fait, les lettres de charge de cette année témoignent d'un réel désir, chez les jeunes mais aussi chez les moins jeunes, de partager l'appel du Seigneur qui nous unit et la mission que, par son Esprit, il continue à nous confier. Même si, au cours de cette rencontre, nous nous penchons surtout sur la collaboration interprovinciale et supraprovinciale, il est clair que nous voulons pouvoir compter sur une Compagnie et des compagnons qui vivent en communautés de disponibilité et de fraternité, de solidarité et d'hospitalité, comme un seul corps apostolique. La collaboration que nous désirons restera un rêve si manque l'effort patient pour résoudre le problème de fond de la vie communautaire, encore trop souvent affectée par le virus de l'individualisme. Mais en ce domaine aussi, le chemin de la créativité a été pris, vers la réalisation de communautés fraternelles et missionnaires, selon notre manière de procéder.

Dernier signe, enfin, de la fidélité créatrice dans la Compagnie et dans les autres familles religieuses : la découverte priante du discernement, pour écouter ce que l'Esprit nous dit, ici et maintenant. La source de la prière qui accompagne et guide ce discernement est de plus en plus la parole de Dieu, l'Ecriture. Pour le dire à la manière d'Ignace : il nous faut contempler sans cesse les mystères de la vie de notre Seigneur Jésus Christ, pour le connaître intimement mais aussi pour découvrir sa manière d'accomplir la mission reçue de son Père. Nous ne pouvons construire le Royaume que dans l'esprit et selon les manières d'agir du Seigneur, qui a une bien autre conception de l'efficacité que celle que nous avons spontanément. La dernière CG l'a confirmé : "aujourd'hui comme hier, c'est cette dévotion profonde et personnelle à Jésus, lui qui est le chemin, qui caractérise principalement la manière jésuite de procéder" (539). Mais cette dévotion s'applique aussi à la manière dont l'envoyé du Père a accompli sa mission. La contemplation des mystères de la vie du Christ nous met avec lui, pour que nous soyons capables, face à tous les problèmes qui touchent à notre mission -notamment, ces jours-ci, ceux de la collaboration interprovinciale et supraprovinciale- de faire, par son Esprit, les choix qu'a faits le Christ, et de les faire, en ces jours d'un nouveau millénaire, dans une fidélité créatrice à Ignace de qui nous avons appris tout cela.

Voilà la source de la fidélité et de la créativité que nous aurons à explorer et à exploiter comme à neuf, inspirés par la conversion d'Ignace, pour la plus grande gloire de Dieu.



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