Allocution
du père Peter-Hans Kolvenbach, supérieur général de la Compagnie de Jésus
à la Réunion internationale de l’enseignement supérieur jésuite
Rome
(Monte Cucco), le 27 mai 2001
1. Je suis très heureux de vous saluer tous, jésuites, messieurs et
mesdames responsables de l’enseignement supérieur jésuite à travers le
monde, et de vous souhaiter la bienvenue à Rome. Je vous remercie d’avoir,
au milieu de vos occupations, trouvé le temps de venir à cette rencontre.
J’apprécie à sa juste valeur votre engagement et votre dévouement au
service de la mission de la Compagnie dans le champ de l’éducation en vos
différents pays.
2. La dernière fois que je me suis présenté à une assemblée comme
celle-ci, ce fut à Frascati, en 1985. En à peine seize ans, des événements
se sont produits qui ont changé la face du monde. Les universités jésuites
ont développé durant cette période une profonde réflexion et ont entrepris
des actions destinées à répondre aux défis des temps nouveaux. La présente
réunion à Rome est une nouvelle occasion de contact entre le corps et la tête
de la Compagnie, afin de discerner les signes des temps et tenter de découvrir
ensemble ce que le Seigneur demande de nous.
3. Je voudrais, dans la présente allocution, commenter les thèmes que vous
avez choisis pour cette rencontre, dans la perspective du charisme de
fondation d’Ignace de Loyola, et apporter quelques éléments qui puissent
vous aider dans votre processus de réflexion. Je me rends compte que vous
représentez des institutions aux caractéristiques très diverses. Aussi, en
me rapportant indistinctement aux universités ou à l’enseignement supérieur,
chacun verra à faire les applications voulues à sa situation particulière.
4. Les liens qui unissent la Compagnie de Jésus au monde universitaire
remontent au temps où Ignace et les premiers compagnons se rencontrèrent à
l’université de Paris. C’est là qu’Ignace recruta ses premiers
disciples, étudiants laïcs en leur grande majorité. Par contre, au début,
l’université ne fut pas considérée par les jésuites comme un instrument
spécial d’apostolat. L’engagement actif de la Compagnie en éducation du
vivant d’Ignace, en particulier en enseignement supérieur et en éducation
des externes, n’est venu que plus tard.
5. Il faut remonter au charisme de fondation d’Ignace pour comprendre dans
sa juste mesure l’évolution de la Compagnie dans son engagement en éducation
et pour retrouver le sens de l’éducation jésuite aujourd’hui. Mais on
chercherait en vain ce charisme dans la personne même d’Ignace. Son éducation
se fit hors de l’université: il est noble d’épée, non de plume. Après
la défaite militaire de Pampelune, le Seigneur entre dans son existence de
malade, tout comme – il le dira plus tard - un maître d’école
se comporte avec un enfant[i],
à savoir, en l’enseignant. Suivent cette expérience mystique
trois années d’anticulture humaine, jusqu’à une nouvelle défaite:
son projet apostolique de suivre les pas de Jésus en Palestine échoue, même
s’il était toujours convaincu que le Seigneur le voulait en Terre sainte.
Ne sachant plus que faire, il se laisse guider, à Barcelone, par “son
inclination pour l’étude”[ii].
Regardant de quel côté la raison incline davantage, il agit d’après la
plus forte motion de la raison et non d’après quelque motion des sens[iii]
et commence à fréquenter des universités --Alcalá, Salamanque,
Paris-- pour se protéger aussi
contre l’Inquisition, qui se méfiait de tout mouvement charismatique, mais
reconnaissait l’importance sociale d’un diplôme universitaire.
6. C’est dans un milieu universitaire que la Compagnie est née, mais
nullement pour fonder des universités ou des collèges. Les Constitutions de
1541 imposent encore l’interdit: ni études, ni cours publics dans la
Compagnie[iv].
Pour la formation et l’éducation des jésuites, la Compagnie se contente au
commencement de profiter passivement des structures universitaires existantes,
comme à Coïmbre et Padoue, à Louvain et Cologne. Ce n’est qu’en 1548,
huit ans avant la mort d’Ignace, que l’engagement, de passif qu’il était,
devient actif, plutôt ultra-actif. Au rythme de parfois quatre ou cinq
nouveaux collèges par année, souvent sans la préparation académique
indispensable --professionnelle et financière--, la Compagnie fonde des établissements
d’éducation tantôt pour la formation des étudiants jésuites, tantôt
d’ailleurs pour l’éducation des étudiants “de l’extérieur”.
7. Les “prêtres du Christ librement pauvres”, comme sont reconnus les
premiers compagnons[v], avaient opté pour un
ministère “lettré”. La raison pour laquelle la Compagnie se charge de
collèges et d’universités, c’est qu’elle désire “s’occuper de
l’édifice des lettres et de la manière d’en faire usage, par quoi ils
pourront aider à mieux connaître et à mieux servir Dieu notre Créateur et
Seigneur[vi].
Ignace a pressenti le formidable potentiel apostolique que renfermait l’éducation
et n’hésita pas à lui accorder préséance sur les autres “ministères
habituels”. La Compagnie des dernières années d’Ignace avait provoqué
un nouveau changement radical. À la mort d’Ignace, on compte plus de 30
“collèges” de la Compagnie, tandis que les maisons professes, conçues
comme la résidence classique de la Compagnie itinérante, ne sont plus que
deux. Manifestement, la Compagnie s’était engagée dans “un autre
chemin”[vii].
8. Tant de changements de direction en peu d’années n’avait-il pas défiguré
l’image initiale d’une Compagnie pèlerine et pauvre? Ici encore, il faut
nous en remettre au charisme de fondation. Si Ignace a introduit le nouveau
ministère de l’enseignement dans son projet apostolique, ce fut “poussé
par le désir de servir” sa divine Majesté[viii],
comme une nouvelle “offrande de plus grande valeur et de plus grande
importance”[ix].
L’engagement de la Compagnie dans ce que nous appelons aujourd’hui
“l’apostolat intellectuel” fut une conséquence du MAGIS, le résultat
de la recherche d’un plus grand service apostolique au moyen de
l’insertion dans le monde de la culture.
9. L’option pour un ministère lettré et l’incursion de la Compagnie
sur le terrain de l’éducation changèrent de fait la face de la Compagnie
primitive. La pauvreté, la gratuité des ministères, la mobilité
apostolique, l’affectation du personnel, le gouvernement même de la
Compagnie se virent touchés par l’entrée de la Compagnie dans l’éducation
et l’entrée de l’éducation dans la Compagnie. Pour certains, la
Compagnie s’aventurait sur un terrain miné. Recteur du Collège Romain de
Rome de 1564 à 1569, Gioseffo Cortesono écrivait en toute franchise: “La
Compagnie de Jésus va à sa
ruine en prenant en charge tant d’écoles”[x].
Mais ce qui a mené la Compagnie sur ce terrain, et l’y maintient, est et
continue d’être purement le désir de “la gloire plus grande et le
service de Dieu notre Seigneur et le bien universel, qui est l’unique fin
pour nous en cela et en toutes choses”[xi].
Pour la Compagnie, il n’est jamais question de choisir entre Dieu
ou
le monde, si miné que celui-ci puisse paraître. La rencontre avec Dieu a
toujours lieu dans le monde en sorte
que le monde en vienne à être finalement totalement
en Dieu[xii].
Les
objectifs de l’enseignement supérieur
10. Si, maintenant, nous nous demandons pourquoi la Compagnie a accédé à
l’enseignement supérieur, nous ne pouvons en trouver le motif directement
chez l’homme qui était Ignace, mais nous le trouvons dans sa mission.
C’est dans sa disponibilité apostolique à assumer tout ministère que sa
mission exigerait qu’il faut reconnaître la raison pour laquelle la
Compagnie entre dans le domaine de l’enseignement supérieur. Il faut
attendre jusqu’à la fin du 16e siècle, pour que finalement le jésuite
espagnol Diego Ledesma soit en mesure, après longue enquête, d’énumérer
quatre raisons de promouvoir l’implication des jésuites dans
l’enseignement supérieur[xiii].
Il est fort étonnant de retrouver dans de nombreuses déclarations de mission
ou chartes des universités jésuites d’aujourd’hui - 400 ans après
Ledesma - les mêmes caractéristiques mises à jour selon les besoins et les
sentiments de notre temps, traduites en langage moderne. Regardons les raisons
de Ledesma et faisons la comparaison avec la déclaration d’un collège des
États-Unis, publiée en novembre 1998.
11. Le premier motif de Ledesma est de “fournir aux étudiants les moyens
dont ils auront besoin dans leur vie”. Quatre siècles plus tard, la chose
s’écrit comme suit: “l ’éducation jésuite est éminemment
pratique, centrée sur l’assurance aux étudiants d’une connaissance et
d’habiletés pour exceller en tout champ qu’ils choisissent”. Cela veut
dire l’excellence académique. La deuxième raison que Ledesma propose est
de “contribuer au bon gouvernement des affaires publiques”. Cette
courte phrase devient, en 1998: “l’éducation jésuite n’est pas
simplement pratique: elle se préoccupe de questions de valeurs, en préparant
des hommes et des femmes à être de bons citoyens et de bons leaders, préoccupés
du bien commun et capables d’utiliser leur éducation pour le service de la
foi et la promotion de la justice”.
12. En une formule baroque, Ledesma formule une troisième dimension de
l’enseignement supérieur: “assurer ornement, splendeur et
perfection à la nature rationnelle de l’être humain”. Plus sobre, mais
au point, le collège américain: “l’éducation jésuite exalte
toute la gamme du pouvoir et de la réalisation intellectuelle humaine,
affirmant en toute confiance la raison, non comme opposée à la foi, mais
comme son complément indispensable”. Enfin, l’orientation de tout
l’enseignement supérieur vers Dieu selon la perception de Ledesma :
“être un rempart de la religion et guider l’homme plus sûrement et plus
facilement vers la réalisation de sa fin dernière”. Dans un langage plus
inclusif, et dans une approche plus large, notre charte moderne: “l’éducation
jésuite situe fermement tout ce qu’elle fait dans une intelligence chrétienne
de la personne humaine comme créature de Dieu dont l’ultime destinée se
trouve au-delà de l’humain”.
13. Ignace et les premiers jésuites virent dans les lettres et les sciences
un moyen de servir les âmes. Pour la mentalité moderne, dans laquelle
science et foi paraissent suivre des voies parallèles, telle attitude peut
nous sembler aujourd’hui ne pas respecter l’essence d’une université et
la méthodologie propre de la recherche académique. Loin de nous la prétention
de transformer l’université purement et simplement en un instrument d’évangélisation,
ou, pire encore, de prosélytisme. L’université a ses propres finalités,
qui ne peuvent se subordonner à d’autres objectifs. Il faut respecter
l’autonomie institutionnelle, la liberté académique et sauvegarder les
droits de la personne et de la communauté au sein des exigences de la vérité
et du bien commun[xiv].
Mais toute université jésuite poursuit d’autres objectifs, au-delà des
objectifs obvies de l’institution elle-même. Dans une université
catholique, ou d’inspiration chrétienne, sous la responsabilité de la
Compagnie de Jésus, il n’y a pas - ne peut y avoir - d’incompatibilité
entre les finalités propres de l’université et l’inspiration chrétienne
et ignatienne qui doit caractériser toute institution apostolique de la
Compagnie. Croire le contraire, ou agir dans la pratique comme s’il fallait
opter entre être université et être de la Compagnie, ce serait tomber dans
un réductionnisme lamentable.
14. Dans un monde où, en certaines régions, la sécularisation et la déchristianisation
gagnent de plus en plus de terrain, tandis que dans d’autres le
christianisme dans la pratique passe inaperçu, le thème de l’identité de
nos universités et de la visibilité de celle-ci a bondi au premier plan. Je
puis affirmer que jamais comme ces dernières années les universités jésuites
ont manifesté un aussi grand souci d’approfondir et de mettre en évidence
leur identité catholique, chrétienne, jésuite ou ignatienne, selon les cas.
Conformément au contexte propre culturel et ecclésial, cette préoccupation
se vit en certains endroits sans difficulté particulière, mais en
d’autres, n’ont pas manqué les tensions et les malentendus. Dans une
“fidélité créatrice” au charisme d’Ignace et à la mission de la
Compagnie, je suis certain que l’enseignement supérieur jésuite saura
trouver des voies pour surmonter les tensions et continuer de “se
signaler” dans son service de l’Église et du monde.
15. Nous tomberions dans l’anachronisme historique si nous comprenions
aujourd’hui “l’étude” et “le service des âmes” à la lettre
comme les comprirent Ignace et les premiers compagnons. Pourtant, en continuité
avec le charisme ignatien, il faut se demander comment réaliser aujourd’hui
et maintenir l’équilibre entre la dimension académique et la dimension
apostolique de toute institution d’enseignement supérieur jésuite. Dans
une transposition moderne de la problématique des temps passés, nous nous
demandons aujourd’hui comment respecter le substantif “université” et
les adjectifs “catholique”, “chrétienne”, ou “ignatienne” de nos
institutions”; comment reconnaître l’autonomie des réalités terrestres
et, tout à la fois, le rapport de toutes les choses au Créateur; comment
concilier “le service de la foi” avec “la promotion de la justice”;
comment voler à la recherche de la vérité avec les deux ailes de la foi et
de la raison.
L’engagement
de la Compagnie dans l’apostolat intellectuel
16. Faisons ressortir quelques aspects spécifiques de l’intelligence
ignatienne de l’apprentissage supérieur. Ignace a très vite perçu le
besoin de l’apprentissage et de l’enseignement. Petit à petit, les jésuites
se sentirent appelés à un ministère lettré avec la tension créatrice
d’un total abandon à la grâce divine et l’usage de tous les moyens
humains: science et art, recherche et vie intellectuelle.
17. Avec ses lumières et ses ombres, l’histoire de la Compagnie a
parcouru un large itinéraire dans le travail intellectuel, à travers
l’enseignement et la recherche. Cette tradition semblerait, selon certains,
en déchéance. Plusieurs des documents préparatoires à la présente conférence
réclament une prise de position plus résolue et l’adoption d’une
politique claire de la part de la Compagnie en ce qui regarde l’apostolat
intellectuel. La CG 34 s’est montrée un peu vague et décevante pour un
grand nombre qui pensent qu’on a éludé le thème de l’apostolat
intellectuel et que la CG s’est limitée à des généralités sur “la
dimension intellectuelle de l’apostolat de la Compagnie”[xv].
18. Ce ne sont pas les documents qui vont fortifier le travail intellectuel.
Mais il ne sera pas superflu de rappeler que déjà, la CG 31 (1965)
soulignait l’importance de cet apostolat, insistait sur la nécessité de préparer
un personnel compétent et demandait que l’on facilite les choses à ceux
qui travaillent dans les institutions de la Compagnie, ou dans d’autres
universités et institutions scientifiques étrangères à la Compagnie[xvi].
19. La CG 32 (1975), qui aux yeux de certains a paru signifier une mise en
question de l’apostolat universitaire au nom de l’activisme social, a en réalité
insisté sur la rigueur scientifique de la recherche sociale et sur la nécessité
de se consacrer à l’étude austère et profonde requise pour la compréhension
des problèmes contemporains[xvii].
La CG 33 (1983) souligna à nouveau l’importance de l’apostolat social et
de la recherche, recommandant une plus grande relation entre les champs
intellectuel, pastoral et social[xviii].
La tension et le malaise durèrent un grand nombre d’années, aggravés par
une désaffection des jeunes à l’endroit de l’éducation. Cette
situation, en général, paraît s’être renversée aujourd’hui, même si
la diminution du recrutement jésuite et l’âge des jésuites, en certains
pays, soulèvent un sérieux problème à moyen terme.
20. Après mon allocution à l’université de Santa Clara en octobre
dernier, j’espère qu’il est demeuré très clair qu’il n’est pas légitime
de faire une lecture tronquée, partiale et mal équilibrée du décret sur la
foi et la justice. Le thème doit s’insérer dans une vision générale de
la mission de la Compagnie, comme celle que propose la CG 34 dans ses décrets
sur la mission[xix].
Le caractère propre de toute université de la Compagnie lui est conféré
par la mission: “La diakonia fidei et
la promotion de la justice, caractéristique d’une université jésuite dans
sa manière de procéder et de servir socialement”[xx].
21. Des vagues d’intellectualisme aigu et d’âpre anti-intellectualisme
ont envahi périodiquement la Compagnie depuis ses origines et continuent à
resurgir à notre époque. Parfois, de nos jours, la tentation de
l’efficacité à court terme, la recherche de résultats rapides menacent
plus qu’en d’autres temps l’engagement de la Compagnie par rapport à un
travail intellectuel profond.
22. La qualité du service apostolique que fournit la Compagnie dépendra
dans une grande mesure de sa rigueur académique et du niveau de sa recherche
intellectuelle. Tous les jésuites ne seront pas appelés à œuvrer dans
l’apostolat intellectuel, mais ils sont bel et bien appelés à un travail
compétent et en profondeur dans un champ apostolique donné, y compris le
champ pastoral et le champ social. La disponibilité à rendre cette sorte de
service reste un critère de vocation à la Compagnie[xxi].
Le travail, souvent ardu et solitaire, du jésuite aux études est déjà,
pour Ignace, une forme d’apostolat[xxii].
On doit, à franchement parler, assurer une formation spirituelle et
intellectuelle vigoureuse à nos jeunes, tout comme est nécessaire la
formation permanente de tout jésuite[xxiii].
23. La Compagnie, par conséquent, considère encore et toujours
l’apostolat intellectuel, dans la ligne de sa mission, comme de capitale
importance. Dans un monde à la fois mondialisé et diversifié, on ne peut
s’attendre à ce que la Compagnie émette des normes universellement
valables dans tous les contextes. Le critère fondamental sera toujours celui
du plus grand service divin et du bien des âmes, et le sage principe ignatien
de “s’adapter aux lieux, aux temps et aux personnes”[xxiv]. Il appartiendra à
chaque province ou région de discerner quel doit être son engagement
envers l’apostolat intellectuel et quels moyens permettront de le
mettre sérieusement en pratique.
Académie
et société
24. En faisant référence aux quatre raisons de la jeune Compagnie
d’assumer activement la responsabilité universitaire, nous avons trouvé en
deuxième lieu le lien entre la vie académique et la société humaine.
C’est déjà un cliché que de répéter que l’université n’est pas une
tour d’ivoire et qu’elle n’existe pas pour elle-même, mais pour la société.
Au-delà de la théorie, le sens profond de cette affirmation a été fourni
dans le témoignage d’Ignacio Ellacuría et de ses compagnons, assassiné à
l’UCA d’El Salvador (1989), qui par leur vie démontrèrent le sérieux de
l’engagement d’eux-mêmes et de leur université envers la société. Peu
de faits comme celui-là ont causé autant d’impact et ont donné lieu à
autant de réflexion dans nos universités, ces dernières années.
25. Je ne crois pas qu’aucune de nos universités coure aujourd’hui le
danger de l’isolement académique dans une tour. Le danger pourrait bien
plutôt consister à considérer que ce qui s’est passé dans une université
éloignée d’un petit pays est étranger à sa propre réalité. Il est
certain que la réalité environnante varie d’un pays à un autre et d’un
continent à un autre. Par contre, quel que soit le contexte, l’université
doit se sentir interpellée par la société et l’université doit
interpeller la société. Dans une interaction inégale d’influences réciproques,
le contexte local et mondial influe sur l’université et l’université est
appelée à marquer la société, localement et mondialement.
26. La science pure et la recherche conservent encore leur sens, même si
apparemment elles ne sont pas toujours reliées sur le plan de la pratique.
Selon John Henry Newman - parfois davantage cité que lu par un grand nombre,
à l’occasion des 200 ans de sa naissance
- “La connaissance est capable d’être sa propre fin, [...] une fin
suffisante pour s’y reposer et pour la poursuivre pour elle-même, c’est sûr”[xxv].
Ce n’était pas là tout à fait la manière de penser d’Ignace: le
cardinal Newman défendait la connaissance pour elle-même, mais Ignace
insistait sur l’éducation des futurs “doctores”, comme fin pratique
d’une université jésuite. C’est que, si l’enseignement supérieur
comme moyen et comme instrument, possède une valeur intrinsèque,
l’université doit quand même toujours se demander: “Pour qui? Pour
quoi?”[xxvi].
La réponse à ces questions sera toujours reliée au bien commun et au progrès
de la société humaine.
27. Ne nous faisons pas d’illusion: la connaissance n’est pas neutre,
parce qu’elle implique toujours des valeurs et une conception particulière
de l’être humain. L’enseignement et la recherche ne peuvent tourner le
dos à la société qui les entoure. Ce fut surtout par l’intermédiaire des
collèges que la jeune Compagnie se mit en interaction avec le monde de la
culture. L’université doit être un lieu où sont soulevées des questions
fondamentales qui touchent la personne et la communauté humaine, sur le plan
de l’économie, de la politique, de la culture, de la science, de la théologie,
de la recherche du sens. L’université doit être porteuse de valeurs
humaines et éthiques; elle doit être la conscience critique de la société;
elle doit éclairer de sa réflexion ceux qui font face à la problématique
de la société moderne et postmoderne; elle doit être le creuset où se débattent
en profondeur les diverses tendances de la pensée humaine et sont proposées
des solutions.
Université
et mondialisation
28. Il faut nous rappeler qu’Ignace a instauré l’engagement dans
l’enseignement supérieur parce que le bien que l’on pouvait y accomplir
était plus “universel”. Pour revenir un instant au cardinal Newman, pour
celui-ci l’université comprend l’universalité de la connaissance; pour
Ignace, l’université remplit la fonction d’enseignement et de recherche
de façon plus universelle. L’originalité de la Compagnie de Jésus dans la
création de ses propres universités au 16e siècle a été de
proposer un nouveau modèle d’enseignement supérieur, en réponse aux
besoins de la nouvelle culture et de la nouvelle société qui voyaient le
jour. Les universités jésuites ont surgi comme une critique face à un modèle
d’université fermée sur elle-même, héritière des “écoles cathédrales”
et incapable de trouver réponse aux temps nouveaux. Quoique avec réticence
au début, les jésuites adoptèrent une option claire pour l’humanisme chrétien
et, grâce à l’éducation, contribuèrent à la configuration de la société
nouvelle.
29. De la même manière, l’enseignement supérieur jésuite est appelé
de nos jours à fournir des réponses créatrices au changement radical d’époque
que nous sommes en train de vivre. Ignace éprouverait aujourd’hui de la
fascination face au phénomène de la mondialisation, avec toutes les
incroyables chances qu’elle offre et ses terribles menaces, et ne fuirait
pas les défis qu’elle renferme. Aux universités revient un rôle irremplaçable
dans l’analyse critique de la mondialisation, avec ses connotations
positives et négatives, en vue d’orienter la pensée et l’action de la
société. En langage ignatien, il s’agit d’un authentique processus de
discernement pour découvrir ce qui vient du bon esprit et ce qui vient du
mauvais esprit.
30. D’emblée, nous découvrons que ne peut venir de Dieu le fait de
convertir le marché et l’intérêt économique en moteur unique de la société.
Les résultats terribles de la mondialisation telle qu’on est en train de
l’instaurer, en marge de toute éthique, sautent aux yeux: déshumanisation,
individualisme, manque de solidarité, fragmentation sociale, élargissement
du fossé déjà existant entre riches et pauvres, exclusion,
non-respect des droits humains,
néo-colonialisme
économique et culturel, exploitation,
détérioration
de l’environnement, violence,
frustration. Pour ne pas parler du “lien pervers” du crime avec la
mondialisation: le trafic d’êtres humains et d’armes, la drogue,
l’exploitation de la femme et du sexe, le travail des enfants, la
manipulation des médias, les mafias de toutes espèces, le terrorisme, la
guerre, l’avilissement du sens de la vie. Comment ne pas penser en ce moment
à l’Afrique, paradigme de tous les visages négatifs que peut prendre la
mondialisation du marché?
31. L’université en tant qu’université a son mot à dire sur ces thèmes,
qui touchent à des aspects fondamentaux de la personne et de la société. Je
sais les efforts que font nos universités, en fonction de leur contexte
propre, pour affronter des thèmes comme les minorités ethniques, la pluralité
culturelle, la diversité, le dialogue interreligieux, les migrants, les réfugiés,
l’injustice, la pauvreté, l’exclusion, le chômage, la crise de la démocratie.
La dénonciation ne suffit pas: il faut aussi l’annonce et la proposition.
S’engager sur ce terrain comme universités est une conséquence du service
que l’université doit rendre à la société. Et pour les universités jésuites,
c’est en outre une conséquence de la vision d’Ignace dans la
contemplation du Règne et de la mission de la Compagnie d’assurer le
service de la foi et la promotion de la justice.
32. Encore qu’étroitement associée aux processus économiques, il faut
reconnaître que la mondialisation comprend aussi d’autres dimensions qui
offrent des possibilités uniques pour la construction d’un monde plus
fraternel et solidaire. Jamais autant qu’aujourd’hui ne s’étaient présentées
autant d’occasions de communication, d’intégration, d’interdépendance
et d’unité du genre humain. La prise de conscience
croissante des dimensions du phénomène de la mondialisation, la
tension entre le mondial et le local, l’émergence de la société civile,
les forces de résistance à caractère distinctif qui sont entrées en jeu -
comme les “Seattle people” - constituent des chances et des menaces que
l’université ne peut négliger.
33. Aux universités revient de jouer un rôle d’orientation, en s’établissant
en des points de convergence et de rencontre entre les divers courants, afin
d’apporter leur pensée à l’étude profonde et à la recherche de
solutions à une problématique brûlante. Dans les termes de Jean-Paul II, il
faut contribuer à “la mondialisation de la solidarité”[xxvii].
“La personne complète”, idéal de l’éducation jésuite durant plus de
quatre siècles, sera dans l’avenir une personne compétente, consciente,
capable de compassion et “bien éduquée dans la solidarité”[xxviii].
34. Ignace avait une vision manifestement globale du monde. Même s’il
voulait que les jésuites s’adaptent au lieu géographique où ils
travaillent et apprennent la langue et la culture du lieu
(“inculturation”, comme on dirait aujourd’hui), il voulait qu’ils
soient disponibles pour “aller en divers lieux et vivre en n’importe
quelle partie du monde”[xxix],
toujours ouverts au MAGIS. De la sorte, il vivait la tension entre le local et
le mondial, de manière à penser à un niveau mondial, mais à agir au niveau
local.
Académie
et marché
35. Un dernier mot sur l’université et l’économie de marché. Que nous
le voulions ou non, l’académie ne peut se soustraire aux forces du marché.
Les limites financières qu’éprouvent les universités non subventionnées
par des fonds publics les mènent à dépendre des apports financiers
croissants de leurs étudiants et à recourir à divers systèmes de
perception de fonds pour assurer les fonds nécessaires pour opérer. Ignace
connut quelque chose de cela, préoccupé qu’il était continuellement des
fondations et toujours tellement reconnaissant aux fondateurs, et qui en 1551
ouvrait les portes du Collège Romain sous le titre de “gratis”.
Nonobstant les efforts pour créer des fonds permettant l’attribution de
bourses à ceux qui ont moins de ressources, le danger d’élitisme est une réalité.
36. Ce n’est pas une pure fiction que de penser à une université qui ait
à redessiner ses parcours et à offrir ses facultés selon la demande du
marché et finit par céder aux pressions de ses clients, dans un
environnement toujours plus compétitif. Ne nous y trompons pas: combien de
nos étudiants arrivent à nos universités simplement à la recherche de
l’excellence que nous offrons, et d’une formation qui leur permette
d’obtenir un bon poste de travail et de grossir leurs revenus. Certains
peuvent passer des années dans nos institutions d’enseignement supérieur
sans se rendre compte d’aucune manière qu’il s’agit d’une institution
catholique dirigée par la Compagnie de Jésus.
37. Les frais croissants de l’éducation et la tendance à la
privatisation implique une dépendance progressive des aides financières ,
qui peut en arriver à se transformer en une lourde hypothèque sociale. Il
peut se produire que tous les parrains (sponsors) ou les administrateurs
(trustees) ne soient pas toujours désintéressés, ni qu’ils ne
s’identifient nécessairement avec les déclarations de mission et
l’orientation de l’université. L’autonomie même de l’université et
la liberté de recherche et d’enseignement sont en jeu. L’institution
finira par baisser la voix, ou tendra à renoncer à parler de certains
sujets. Il existe des facultés qui “se vendent” et d’autres
qui “ne se vendent pas”, selon les débouchés économiques ou les
intérêts de l’industrie, du commerce, du tourisme; il existe des cours
rentables et d’autres qui ne le sont pas; il y a de l’argent pour
certaines écoles, facultés, certains laboratoires, certaines recherches ou
thèses, tandis qu’il n’y en a pas pour d’autres. La qualité des
enseignants qui peuvent être engagés et leur permanence dans l’institution
sont conditionnées aussi, en grande partie, par des facteurs de type économique
et par la concurrence d’institutions similaires.
38. Le défi ne peut être plus grand. Il faut conserver à tout prix
l’ultime raison d’être de l’université, comme centre d’intégration
du savoir, qui se propose la recherche non de la “vérité étroite”, mais
de la “vérité totale” dont parlait Newman[xxx],
avec “une juste vision et compréhension de toutes choses”[xxxi].
Il faut procéder à un discernement et prendre une option sur le type de
meilleur service que nous prétendons rendre à l’Église et à la société
par nos universités. Davantage que la connaissance et la science, c’est la
sagesse que nos universités doivent offrir. “Ce n’est pas d’en savoir
beaucoup qui rassasie et satisfait l’âme, mais de sentir et de goûter les
choses intérieurement”[xxxii].
C’est le sceau ignatien qui peut et doit faire la différence.
39. Les quelques références des Constitutions à la participation des laïcs
dans le processus éducatif ne sont pas trop encourageantes pour un lecteur
moderne. La charge confiée en particulier aux laïcs n’est rien de moins
que celle de correcteur, c’est-à-dire, celle de la personne “que l’on
craint et qui châtie” ceux qui méritent une punition. Ignace et les jésuites
éprouvent un scrupule à appliquer correctement des châtiments physiques aux
étudiants, selon l’usage du temps. La solution ingénieuse a consisté à
remettre les coupables au bras séculier, engageant pour cela un laïc spécialisé
dans l’art de flanquer la raclée voulue. On suppose que ces laïcs
“auront beaucoup à faire”, aussi “recevront-ils une bonne rémunération”[xxxiii].
Les temps ont changé et aujourd’hui la Compagnie compte sur les laïcs,
hommes et femmes, pour des besognes plus nobles.
40. Il nous faut reconnaître que, dans les faits, c’est la diminution de
l’effectif des jésuites qui nous a menés à tourner le regard vers les laïcs
et à développer une réflexion théologique et une pratique de la
collaboration jésuites-laïcs. Les chiffres sont éloquents: on calcule que
dans l’ensemble de l’enseignement de la Compagnie la proportion est de 95
% de laïcs pour 5 % de jésuites. Par simple réalisme et selon le principe
ignatien de l’adaptation aux personnes et aux temps, la Compagnie considère
aujourd’hui “le compagnonnage
avec d’autres” comme une des caractéristiques de notre manière de procéder[xxxiv].
41. Le déplacement d’accent s’est produit il y a à peine six ans, avec
les décrets de la CG sur “La collaboration avec les laïcs dans la
mission” et sur “La Compagnie et la situation de la femme dans l’Église
et dans la société”[xxxv].
L’un et l’autre document furent considérés, au moment de leur parution,
comme innovateurs, même si,
parfois, notre pratique ne correspond pas toujours ni partout à l’idéal
que nous nous sommes proposé.
La
pratique de la collaboration
42. Du côté des jésuites, on note parfois une certaine hésitation et un
certain doute à propos de la collaboration avec les laïcs, quand ce n’est
pas du refus; du côté des laïcs, on désire davantage d’information et de
formation. Je suis heureux de savoir
les
efforts que fournit l’enseignement supérieur jésuite pour explorer ce
terrain nouveau. Ces dernières années, on a accusé des progrès indéniables,
mais dans l’aventure que jésuites et laïcs nous avons entreprise de
concert, il reste beaucoup de chemin à parcourir. Une réunion comme
celle-ci est une bonne occasion de partager les réussites et les déficiences,
et de progresser ensemble sur le chemin.
43. Je ne reprendrai pas ce qui figure dans les documents officiels et ce
que vous-mêmes avez précisé dans vos rapports régionaux. J’aimerais
seulement souligner quelques aspects que je considère comme des défis
majeurs pour notre enseignement supérieur. Que cela nous plaise ou non, ici
se trouve en jeu l’identité de l’enseignement supérieur jésuite dans
une échéance de quelques années, particulièrement en Occident et dans les
pays industrialisés. Le problème de “la génération suivante” n’est
pas imaginaire. À mesure que la présence jésuite se fait plus rare, l’”éthos”
de l’institution, sa “culture” ignatienne, catholique, chrétienne peut
disparaître également, si l’on ne fait pas attention à la préparation de
la génération de rechange. Cette responsabilité retombe surtout sur les jésuites
eux-mêmes. Préparer la vision et la mission partagées entre jésuites et
collaborateurs est une priorité primordiale dans notre enseignement supérieur.
(Je suis conscient des connotations négatives que peut avoir en certains pays
le mot “mission”. En semblable cas, il faudra procéder aux adaptations nécessaires.)
44. Il existe différents niveaux de collaboration, selon la vocation et le
degré d’engagement de chaque personne (humain, professionnel, chrétien).
Toute collaboration avec les laïcs n’est pas toujours dans la ligne de la
mission. Nous avons le droit de présupposer que les jésuites s’identifient
avec leur mission, mais nous ne pouvons pas considérer comme acquis que tous
les laïcs s’identifient avec la mission propre des jésuites. Les laïcs ne
sont pas appelés à être des mini-jésuites: ils sont appelés à vivre leur
propre vocation laïque. Respecter la manière dont le Seigneur conduit chaque
personne est fondamental dans la spiritualité ignatienne. Quand même, tout
collaborateur d’une institution d’enseignement supérieur de la Compagnie
doit de quelque manière s’identifier avec la mission de l’institution.
45. D’autre part, il serait odieux de cataloguer et de discriminer le
personnel selon son niveau supposé d’engagement envers la mission. Dans la
mission de la Compagnie, comme dans la maison du Seigneur, il y a beaucoup de
demeures. Pour Ignace, il n’y a pas de plus grande erreur dans la vie
spirituelle que de vouloir conduire tout le monde par le même chemin. La
mission d’une institution d’enseignement supérieur jésuite - à
l’instar de la foi - ne s’impose pas: elle se propose. Dans une
“interface” de respect et de sincérité réciproques, les collaborateurs
sont invités à partager cette mission et la faire leur, à des niveaux
distincts.
46. Le degré de partenariat dans la mission et dans l’identité dépendra
de la dynamique de l’institution et des options qu’un chacun adopte. Il
existe des limites minimales d’engagement qui, par honnêteté et cohérence,
doivent être respectées. La seule limite au niveau supérieur dépend de la
capacité de réponse d’un être humain à l’appel de Dieu. Nous touchons
ici le “magis” ignatien, le “tout” - autre mot également très
ignatien qui embrasse la totalité de la personne humaine : “en toutes
choses aimer et servir”. J’aimerais souligner seulement quelques pratiques
concrètes qui sans doute aident à partager la mission et à approfondir
l’identité:
47. a) Les cours d’orientation ou d’introduction pour les nouveaux
professeurs et dirigeants, en vue de partager l’éthos de notre éducation. Il peut se produire que tous les laïcs
ne choisissent pas de s’engager volontiers dans la mission jésuite de l’œuvre.
Mais la Compagnie attend de tous, y compris les gens d’autres confessions,
qu’ils reconnaissent et acceptent les valeurs contenues dans la spiritualité
ignatienne et la mission apostolique qui animent l’œuvre[xxxvi].
48. b) Les programmes de formation permanente, tant pour les laïcs que pour
les jésuites. L’objectif est de former une équipe apostolique de jésuites
et de collègues dans le but de réaliser l’identité et la mission jésuites
de l’œuvre[xxxvii].
Ce serait là la manière de créer “la masse critique” - comme on dit
aujourd’hui - indispensable pour assurer l’identité de l’institution.
49. c) La priorité accordée à l’identité et à la mission dans
l’embauche du personnel. Le thème de “l’embauche pour la mission” est
délicat et peut se transformer en une forme subtile d’apartheid.
L’université ne peut discriminer son personnel, mais - toujours dans la
mesure du possible - elle a le droit de choisir les hommes et les femmes
capables de partager son identité. D’autres entreprises (corporations) non
confessionnelles savent le faire très bien à leurs propres fins.
50. d) L’offre des Exercices
spirituels à notre personnel, dans leurs diverses modalités, particulièrement
par la pratique des Exercices dans
la vie courante.
51. e) Enfin, le rôle déterminant qui revient aux jésuites. À mesure que
les responsabilités se partagent davantage, ou passent à des collaborateurs
non jésuites, les jésuites, comme communauté ou comme individus, doivent
imaginer des manières de continuer à être présents, en exerçant non plus
le pouvoir, mais leur influence dans l’institution.
Le sujet de la collaboration jésuites-laïcs est loin d’avoir été épuisé.
52. Par définition, le caractère universel et la possibilité d’échanges
à tous les niveaux ressortissent à la nature de l’université. Cependant,
il faut admettre que les universités, même celles de la Compagnie, sont extrêmement
jalouses de leur autonomie et de leur indépendance et se prêtent plus
facilement à diverses formes d’échange scientifique qu’à des formes
concrètes de coopération entre
elles-mêmes. Quand même, le besoin fondamental de coordination, parfois
davantage que la préoccupation de
l’universel, a mené l’enseignement supérieur jésuite à s’associer de
diverses manières, comme le font voir les associations régionales ici représentées.
Je suis heureux de savoir que l’Europe, l’unique région qui, à ce jour,
n’avait pas d’instance commune de coordination, est à la recherche
d’une forme d’association qui inclurait
le Proche-Orient et l’Afrique. Ces associations se limitent en règle générale
à rendre des services aux associés et n’ont
d’autres attributions que celles que leurs associées leur confèrent,
mais elles sont absolument indispensables, si nous voulons que la Compagnie
agisse comme corps.
53. Il existe divers autres groupes ou plates-formes de rencontre
scientifique parmi ceux qui travaillent dans l’enseignement supérieur jésuite,
selon les disciplines, les spécialités ou les intérêts: théologie,
philosophie, spiritualité, sciences sociales, sciences positives,
communication, centres de recherche, revues et sans doute d’autres encore.
Tous ces groupes remplissent leur rôle dans le service apostolique universel
de la Compagnie. Par sa vocation universelle, et davantage à une époque de
mondialisation, la Compagnie appuie la création de ces réseaux nationaux et
internationaux. C’est là la manière dont l’enseignement supérieur jésuite
pourra faire face aux problèmes mondiaux communs, grâce à l’aide
mutuelle, à l’information, à la planification et à l’évaluation partagées,
ou à la mise en marche de projets qui dépassent la capacité de chacune des
institutions prise individuellement. Évidemment, les institutions
d’enseignement supérieur font partie de beaucoup d’autres réseaux
distincts de la Compagnie, mais cela ne remplace pas le besoin de coordination
et de coopération des institutions de la Compagnie entre elles.
54. Il existe actuellement d’heureuses expériences de coopération
internationale au sein de la Compagnie qui peuvent servir d’inspiration.
Qu’on me permette de mentionner le Programme MBA de Beijing, à charge de
l’AJCU, et l’effort du consortium de Beijing
Center for Language and Culture; la collaboration de diverses universités
de l’AJCU-EAO dans la préparation de professeurs au Kampuchéa et dans la
reconstruction de l’université du Timor oriental; la coordination entre
AJCU et AUSJAL et les échanges d’universités d’Amérique latine avec des
universités d’Espagne et des États-Unis; les programmes d’enseignement
à distance, avec leurs énormes possibilités d’échanges mutuels
55. Chaque université détient une responsabilité particulière dans un
lieu concret et limité de la vigne du Seigneur, mais c’est le MAGIS
ignatien et le bien “le plus universel” qui nous incite à ne pas nous
enfermer dans cette particularité, mais à nous ouvrir à un plus
grand service dans la vigne du Seigneur.
56. Quand on examine plus en profondeur la dimension internationale de la
Compagnie, il devient davantage
manifeste combien plus nous pouvons accomplir par la coopération, non la compétition,
alors que nous nous lançons dans l’aventure. Ce qui est particulièrement
vrai dans les pays en voie de développement. Je pense aux efforts du
consortium, qui peuvent atteindre un jour le Vietnam, le Laos, le Timor
oriental, le Kampuchéa. Je pense à l’Afrique et aux pays en voie de développement
du monde entier. Je pense aussi aux preuves de coopération fraternelle et aux
gestes concrets de solidarité qui peuvent surgir dans une rencontre comme
celle-ci, entre jésuites et laïcs de divers continents. L’important est de
travailler ensemble pour l’amour de nos frères et sœurs du monde entier,
alors que nous cherchons à donner un visage humain
au processus de mondialisation.
57. En 1551, ouvrait ses portes le Collège Romain, figure emblématique de
ce qui devait être l’aventure de la Compagnie sur le terrain universitaire.
Après quatre siècles et demi, la Compagnie continue d’être intensément
consacrée au travail de l’enseignement supérieur, avec un nombre
incalculable d’universités et autres institutions à travers le monde. L’époque
qu’il nous est donné de vivre est tout à fait différente de celle qu’a
vécue Ignace de Loyola, mais “le service des âmes”, “la gloire plus
grande de Dieu et le bien universel” sont encore et toujours le motif
fondamental de l’engagement de la Compagnie en éducation. Le “pourquoi”
et le “pour qui” de nos universités, le sens profond du travail que jésuites
comme laïcs y accomplissent, et la raison de la présence de vous tous ici
sont ancrés dans cette vision d’Ignace.
58. Que la fidélité créatrice au charisme de fondation d’Ignace de
Loyola vous inspire tous afin de réaliser dans vos institutions le service
plus grand et l’assistance aux hommes et aux femmes de notre siècle.